Extrait n°2 du roman « Ce silence-là », éditions Demeter.

 

 Extrait n°2 du roman Ce Silence-là, édition Demeter.

 Extrait correspondant aux pages 45 à 47 du livre.

15e jour

L’infirmière stagiaire a été la première à l’apercevoir, à le découvrir. Elle l’a trouvé sur le sol, près du lit, du côté de la fenêtre. Immédiatement, elle a appelé pour avertir les autres membres de l’équipe de garde qui tous sont accourus dans la chambre 22 où, enfin, il s’est passé quelque chose.

Ils l’ont regardé, attentivement, à tour de rôle ; ils l’ont regardé scrupuleusement, médusés et contents à la fois, bien que ne sachant ni quoi faire ni comment réagir.

Le dessin est d’une précision incroyable et représente l’instrument dans ses moindres détails. Le jeune homme blond a donc choisi l’aube, ce moment fugace, délicat, où tout reste en suspens, où les bruits du couloir sont encore rares et assourdis, où la folie des psychotiques et autres schizophrènes est comme engourdie, anesthésiée par un sommeil lourd, artificiel, pour se saisir de la feuille blanche et du crayon qui depuis plusieurs jours se trouvaient sur la tablette près des partitions. Cette même feuille et ce même crayon qu’il avait ignorés, semblant ne pas les voir, lorsqu’ils lui avaient été présentés par le docteur T., il les a attrapés, et il a dessiné.

Un violoncelle.

De ce violoncelle, le directeur de l’école de musique proche de l’hôpital dira quelques heures plus tard qu’il est représenté avec une minutie sidérante, mieux, avec un extraordinaire talent. Et, en effet, tous en conviennent : le trait est sûr, précis, maîtrisé, élégant, et rien, absolument rien, ne manque à l’exécution. Volute, chevillier, sillet de la touche, manche, cordes au nombre de quatre, chevalet, ouïes, filets, cordier, piquet, tout y est, sans compter l’exactitude des lignes, des contours, des proportions, des ombres, des effets de relief. À en croire le spécialiste convié par le docteur T. et qui ne cesse de s’extasier de sa voix chevrotante, chaque élément figure où il faut, comme il faut, ce qui semblerait attester une parfaite connaissance de l’instrument représenté. Mais il ne saurait être question de parler d’un simple croquis techniquement élaboré ; non, il y a quelque chose d’émouvant dans ce dessin, quelque chose de puissant qui parait être l’oeuvre d’un artiste expérimenté, sensible, seul à même de saisir et de fixer ainsi la quintessence, l’âme d’un objet.

*

Mardi 18 avril : Ça y est. Je le savais, cela ne pouvait être autrement. Il vient de rompre à sa manière ce silence qui n’avait que trop duré. Il fallait tout simplement attendre, il fallait mériter ce qu’il nous a offert aujourd’hui. Il s’est exprimé en dessinant ; il a dessiné un violoncelle et son dessin est magnifique. Je ne me lasse pas de le regarder, de l’étudier dans ses moindres détails. Tant de précision, d’élégance : c’est prodigieux !

Il y a quelque chose d’humain dans l’instrument tel qu’il l’a figuré, avec son corps proportionné, ses rondeurs douces, son buste fier surmonté d’un long cou altier. Tout de suite, j’ai vu sur la feuille une silhouette élancée, des courbes qui invitent au toucher, à la caresse ; j’ai vu des hanches larges, sans doute plus féminines que masculines, en attente d’une étreinte. Comme s’il ne manquait que l’archet et le doigté de l’expert pour donner vie et voix à tout cela, pour que naissent une mélodie, une plainte, un profond soupir, un cri peut-être.

C’est donc la musique qui nous a rapprochés, j’aurais dû m’en douter, d’ailleurs je m’en doutais.

Et depuis que je l’ai vu, je ne peux effacer de mon esprit ce dessin sur lequel j’ai cru reconnaître un tracé que j’avais l’habitude de côtoyer, il y a longtemps. Ce tracé m’est familier. Ne serait-ce pas le tracé d’un bel adolescent, taciturne, fragile mais talentueux, tellement doué, à qui tout le monde aimait à prédire un grand avenir ? Le tracé d’un adolescent sensible, tellement sensible, pour qui la musique était tout… Ne serait-ce pas…

Se peut-il vraiment que je l’aie retrouvé, qu’il me soit revenu, ici et maintenant ?

*

Pour tous, le jeune homme blond vient donc de devenir le violoncelliste muet de la chambre 22. Mais pour Hélène, il est bien plus, il est son musicien du secret et du silence, un secret et silence qu’avec lui elle va désormais partager.

Pour que ce soit leur silence et leur secret.

                                                

Extrait n°2 du roman

 


2 commentaires

  1. URL : http://valychristineoceany.unblog.fr/
    Commentaire:
    Surprenant et agréable, ce dessin par les mots…en fait, une description. Pourquoi j’ai cette impression d’avoir moi même le crayon à la main, de tracer moi même, lecteur, les courbes de ce violoncelle ?
    Dans le silence des mots il y a l’image.Et, dans l’image,il y a le pouvoir des mots.
    Bien à vous, Valentina

  2. m.bark dit :

    voila, c’est juste un p »tit commentaire pour te dire que ja’dore l’esprit de ton b;og :)

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